Métiers d'autrefois, disparus ou raréfiés
Cette rubrique vous plonge dans l'histoire des métiers : l'origine des corporations, leurs us et coutumes, leurs statuts. Insolites, oubliés, raréfiés ou disparus, découvrez ou redécouvrez les vieux métiers de nos ancêtres.
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LES APOTHICAIRES
(Partie 2/3)
(D'après un article paru en 1878)

Conformément à un arrêt du Parlement du 1er août 1556, les médecins, chirurgiens, apothicaires, devaient, à Paris, « s'assembler aux quatre termes de l'an, à chacun terme trois jours, à sçavoir les mercredy, vendredy et samedy consécutivement, ès écoles de médecine, et aviser entre eux à ce qui sera bon et salutaire pour le peuple, à ce que les pauvres puissent être aidez et secourus en leurs maladies, à prix et frais modérés, leur ordonnant et baillant médecines salubres et profitables, s'enquérant diligemment si les apothicaires, épiciers et herboristes sont fournis suffisamment de ce qui appartient pour les fournitures de la ville. »

La même assemblée devait aussi « aviser du temps et des maladies courantes pour l'année, pour, selon la disposition d'icelle, aviser et arbitrer en commun des remèdes propres et convenables à la guérison desdites maladies. »


Lorsqu'un apothicaire venait à mourir, sa veuve pouvait continuer son commerce, mais sous la réserve expresse que les serviteurs employés dans la boutique de l'apothicaire défunt seraient examinés par les délégués de la Faculté, médecins et gardes-apothicaires.

Les apothicaires de Paris étaient considérés comme ayant sur ceux de la province une véritable supériorité, encore bien qu'il y eût certaines villes, telles que Lyon, Montpellier, Poitiers, qui étaient, au point de vue de la médecine et de l'apothicairerie, tout particulièrement renommées.


Jeton de la confrérie des apothicaires

Les examens pour exercer la profession d'apothicaire en dehors de Paris étaient moins sévères et moins solennels que les examens exigés des aspirants qui avaient l'intention d'exercer à Paris. Le plus souvent, pour ces examens en quelque sorte inférieurs, les députés de la Faculté s'en remettaient aux jurés apothicaires, qui, pour les lieux où il n'y avait pas de jurande, devaient examiner gratuitement les candidats, à peine de cinq cents livres d'amende.

Nous ne rappelons ici que les dispositions principales qui régissaient la compagnie des apothicaires. Plus on avança, plus cette réglementation devint stricte et minutieuse, on pourrait dire excessive. A tout instant de nouveaux arrêts, réclamés par les médecins contre les apothicaires, aggravaient pour ceux-ci l'état de dépendance et de sujétion dans lequel leurs « bons maîtres » entendaient les maintenir.

Sans cesse la Faculté avait recours au Parlement. Celui-ci statuait en souverain juge sur des questions où il semblerait que sa compétence pût être quelque peu discutée. Nous ne citerons pour exemple que l'argumentation qui suit, et qui est extraite d'un jugement rendu contre les propagateurs de l'antimoine :

« Et en vérité, de première rencontre semble que nature ait voulu cacher en la terre comme en ses entrailles les choses minérales, pour en ôter aux hommes l'usage ; outre ce, l'on tient pour certain que cette matière est plus estrange et moins utile que le plomb, duquel ne peut estre tiré médicament gracieux et profitable au corps de l'homme, comme estant certe espèce composée de sec et de froid contraire au corps humain, qui veut la chaleur et l'humidité. »

Les arguments qu'on pourrait appeler mythologiques étaient aussi tout à fait en faveur ; en voici un échantillon :

« Il faut douter de tous nouveaux inventeurs ou promoteurs en médicament inaccoutumés, non pas pour indifféremment rejeter ceux qui inventent ou renouvellent quelque chose qui puisse estre profitable ; et certes anciennement tels hommes ont été réputez comme fut Esculapius, qui fut du temps de la guerre de Troye estimé fils de Phoebus, néanmoins peint et représenté avec une longue barbe, semblant plus vieil et ancien que son père, qui estoit pour démontrer qu'il faut du temps et longue expérience en ceux qui se mêlent de cette profession, ce qui seroit contraire aux appellans. »

Le rédacteur du jugement ne s'arrête pas en si bon chemin, et cite Hippocrate, Marcus, Cato, Pline, Mithridate, « qui a composé le mithridat qui porte son nom, en la composition duquel y a cinquante-quatre simples. » Etc.

Toute cette réglementation n'empêchait ni les apothicaires d'être charlatans, ni le charlatanisme de se donner carrière. A-t-il cessé tout à fait d'en être ainsi ? Un simple coup d'oeil sur les annonces des journaux fixerait le lecteur sur ce point délicat ; c'était néanmoins au temps jadis bien autre chose qu'aujourd'hui. On en jugera par l'extrait suivant d'une bien curieuse préface placée en tête d'un livre de médecine et de pharmacie dédié au roi Louis XIII :

« Celui qui a reçu de la main libérale de Dieu le tallent, dit l'auteur, ne le doit ensepvelir en terre, de peur qu'il ne soit coulpable de l'ire d'iceluy. C'est ce qui m'a obligé à faire part au public, soubs les puissantes aisles de vostre royalle authorité et les heureux et favorables auspices de vostre sacré nom (l'amour des bons et la crainte des pervers), des secrets plus remarquables qu'il a pleu à Dieu me donner en la cognoissance de la médecine par-dessus l'usage commun. »

Comme on le pense bien, il y a un point que n'oubliaient pas les praticiens, c'était celui des honoraires, et volontiers, en dédiant leurs livres à de grands personnages, ils rappelaient, par exemple, que « l'empereur Auguste, ayant esté guéri par Anthoine Musa d'une estrange maladie, luy donna des présents d'une grande valeur ; et non content, il voulut encore l'honorer de la dignité de chevalier de son ordre ; que le monarque des Persans Darius donna deux grosses chaînes d'or de grand prix au médecin Demades pour luy avoir descouvert un secret en médecine, et que la reyne sa femme luy fit présent de deux burettes ou bouteilles d'or massif. »

Aussi bien, pouvait-on trop payer les merveilleuses préparations des apothicaires et de leurs émules ? Ce n'étaient que remèdes souverains, panacées toutes puissantes, onguents magistraux, eaux admirables « pour restaurer les forces cheutes et pour refaire et restaurer les esprits vitaux et animaux, qui se peut comparer à l'élixir de vie. » Rien de plus varié que ces médicaments, rien de plus compliqué que leur préparation. Veut-on savoir, par exemple, comment se préparait l'eau de chapon, « comparable à l'élixir de vie » ?

Prends un chapon, dit la Pharmacie des dogmatiques, (ou plusieurs, comme il te plaira) viel, gras, effondré et couppé en morceaux ; jette-le dans une fiole de verre assez ample, y adjoustant : de santal citrin, de bois d'aloës, de clous de girofle, de noix muscade, de canelle, de fleurs de muscade, de galanga, d'écorce de citron, de zedoaria, de safran, de fleurs de rosmarin, de sauge, de bétoine, de lavende, de borrache, de buglosse, de roses rouges, de coral préparé, de grains de kermès, de vin de, Canarie, de sucre très blanc. On mettra le vaisseau bien fermé, à fin que rien n'évapore, au bain-marie fort chaud par huit à dix jours, jusques à ce que le chapon soit cuit par la forte de l'eau bouillante en très menues particules, qui seront exprimées par après dans les presses et distillées dans l'alembic.

Si, après cela, on n'était point guéri, ce n'était pas, il faut en convenir, faute d'ingrédients. La décoction d'un vieux coq était recommandée pour l'opilation de la rate, du foie, du mésentère, la colique, le calcul, la fièvre quarte, etc. Il y avait aussi de l'eau d'écrevisses, de l'eau de sautetelles, et vingt autres ; des sirops de coraux, de perles, d'hyacinthes, d'émeraudes et de saphirs ; des vins purgatifs de fleurs de prunier, de pêcher et de millepertuis. L'extrait de crâne humain était recommandé « comme thrésor d'un grand prix contre l'épilepsie. »


Jeton d'apothicaire-droguiste. Au droit,
le laboratoire d'un apothicaire.
Au revers, un vieillard tenant les herbes
d'une main et deux serpents de l'autre.

On le mélangeait avec des sels « d'areste de boeuf, d'escorces de febves, d'absinthe, de fresne, de cétérach. » L'extrait de foie de veau était employé contre les affections du foie ; l'extrait de poumon de renard, contre les maladies de poitrine ; l'extrait de cornes de cerf, « tant tendres que dures », contre la peste ; l'extrait d'yeux d'écrevisse et de coquilles d'oeufs de limace, contre les dysuries, etc. L'emploi des métaux était aussi très usité.

Les remèdes, conformément à une division indiquée par Hippocrate, étaient distingués par les mots « altérants, incisifs, relâchants, purgatifs, rafraîchissants. » En même temps on divisait les substances d'après l'action spéciale qui leur était attribuée. Il y avait « les céphaliques, les hépatiques, les stomachiques, les diurétiques » et autres.

On pourra se faire une idée du prodigieux dérèglement d'imagination pharmaceutique auquel risquaient de conduire toutes ces hypothèses, par les lignes suivantes, empruntées au commentaire de Bauderou, médecin célèbre qui vivait au dix-septième siècle, sur l'aurea alexandrina :

L'opium est la base de cet électuaire ; mais on y fait entrer d'autres médicaments pour augmenter son action, et comme ces médicaments ont de mauvaises qualités, on en ajoute d'autres pour les corriger. Ce n'est pas tout encore : on entasse une quantité énorme de drogues, dont les unes sont chargées de diriger l'action de ce médicament vers la tête, les autres vers la poitrine, d'autres vers le coeur, l'estomac, la rate, le foie, les reins et plusieurs autres parties ; enfin ce seul médicament, destiné à combattre toutes les maladies, peut être regardé à juste titre comme une boutique entière d'apothicaire contenue dans un pot de faïence. » Ainsi, « la vertu rafraîchissante et narcotique de l'opium est augmentée par la jusquiame et l'écorce de mandragore, tandis que la qualité nuisible de ces dernières est corrigée par la myrrhe, l'euphorbe, le castor et les anacardes ; leur action est déterminée vers le cerveau par les moyens des clous de girofle, de la sauge, de la pivoine, du bois d'aloès et de l'encens ; ils pénètrent dans la poitrine et les poumons par le moyen du soufre, du thym, du pouillot et de la gomme adragant ; ils vont au coeur de l'addition des perles, de l'or, de l'argent, de l'os du coeur de cerf, etc. ».

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